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Retrouvez l'intégralité de l'interview de Nicole Guedj par Esther Benfredj, publiée dans la revue électronique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, les Cahiers du Cérium.  

 

Créée en 2006, cette fondation a pour but de mettre en œuvre une « force internationale humanitaire de réaction rapide » pour faire face aux bouleversements environnementaux. « Ce projet n’est pas un rêve, il est techniquement, politiquement et économiquement réalisable. Ce que je préconise est un nouveau mode de gouvernance de l’action humanitaire. »

 

Esther Benfredj : Quelle est la vocation de la Fondation Casques Rouges ?

Nicole Guedj [1] : Il s’agit de donner des frères humanitaires aux Casques Bleus. Il ne s’agit pas d’une nouvelle armée, mais d’un état-major de coordination de l’action humanitaire assisté d’une force d’appoint. Placés sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (ONU), ces Casques Rouges seraient envoyés sur des théâtres de catastrophes naturelles afin d’aider à la coordination. Ce qui a présidé à ma réflexion, c’est le constat que l’action humanitaire d’urgence, succédant aux désastres environnementaux, pèche par manque de coordination [2].

On ne manque pourtant pas d’ONG, d’agences onusiennes ou d’associations humanitaires. Simplement par manque de coordination, comme nous en avons eu l’exemple lors de la catastrophe survenue en Haïti, tous se précipitent sur les lieux d’une catastrophe sans véritablement se soucier de la coordination de leurs actions. Cette précipitation a conduit à la saturation de l’aéroport en Haïti. On se souvient que les porte-parole de l’ONU avaient appelé les humanitaires à ne pas se rendre sur place puisque d’autres étaient déjà présents, saturant le fonctionnement de l’aéroport et l’arrivée sur le terrain. Ce que j’ai observé en me rendant à Port-au-Prince au lendemain de ce tremblement de terre, c’est qu’on avait laissé entrer certains sauveteurs et empêché l’arrivée d’autres humanitaires dont le concours aurait été déterminant. Il est donc primordial de coordonner l’action humanitaire.

 

EB : Quelle serait la mission de l’état-major ? Comment serait-il composé ?

NG : L’état-major, que j’appelle de mes vœux et pour lequel je plaide, devra être placé sous l’égide de l’ONU afin de garantir neutralité, impartialité, enfin, pour sortir du champ politique. Par anticipation des périodes de crise, il aurait pour mission de recenser tous les moyens humains et matériels dont nous disposons et d’écrire des schémas d’intervention des actions à mener pour qu’au moment d’une catastrophe, on soit en mesure de designer les équipes susceptibles de se rendre sur place, soit parce que celles-ci sont les plus proches géographiquement, soit, encore et surtout, parce qu’elles seraient les plus compétentes et les plus expertes. On ne gère pas de la même façon les conséquences d’un tremblement de terre que celles d’un tsunami. La rapidité et l’efficacité sont donc essentielles pour sauver des vies. Cet état-major pourra ainsi projeter sur le terrain des spécialistes et des experts, qui seraient en même temps des coordinateurs, pour aider les différentes agences humanitaires sur place à coordonner leurs travaux, notamment grâce à la communication. Lorsque j’ai été conduite à proposer la création des Casques Rouges, j’ai pu observer qu’on manquait de communication : les réseaux de communication traditionnels sont rompus lors d’une catastrophe environnementale. Nous avons alors conçu un conteneur humanitaire de télécommunications et d’échanges d’informations par satellites appelé Emergsat. Celui-ci a été envoyé en Haïti pour servir la coordination des équipes françaises.

Rappelons que, s’il existe à l’ONU un Bureau de coordination humanitaire qui s’occupe de la coordination de l’action humanitaire [3], celui-ci ne dispose pas du pouvoir exécutif pour que son rôle de coordinateur soit, d’une certaine façon, imposé aux équipes de secours dont on pourrait avoir besoin.

 

EB : Votre démarche atténuerait-elle alors la compétition des ONG et associations humanitaires sur le terrain ?

NG : C’est vrai qu’il existe une certaine forme de compétition. Dans le manifeste que j’ai publié, je dénonce ce charity business et la compétition qui peut parfois exister [4]. Tant qu’il n’y aura pas une forme de réglementation de l’organisation et de la coordination de l’action humanitaire, on peut concevoir que les équipes de secours fassent un peu la course sur le terrain pour justifier des demandes de subvention, de financement ou pour se garantir une forme de notoriété. Mon idée est par conséquent la suivante : nous entrons dans une ère dans laquelle le besoin de mieux réagir face aux catastrophes humanitaires s’impose. Nous parlons beaucoup de changement climatique et du fait que celui-ci est à l’origine d’une multiplication des catastrophes naturelles de grande ampleur. À ce titre, il est temps de responsabiliser les chefs d’État et de gouvernement qui pourraient décider de la création de cet état-major dans une démarche d’entente et de cohérence. D’ailleurs, un certain nombre d’entre eux soutiennent notre projet.

Depuis le début de ma démarche, je suis soutenue par des parrains : Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix ; François Gros, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, et Abdou Diouf, ancien président du Sénégal et secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie. Celui-ci, après le tremblement de terre en Haïti, a appelé les chefs d’État et de gouvernement de la francophonie à soutenir notre projet. Si certains le soutiennent désormais, il est cependant important que les autres suivent.

 

EB : Comment l’idée des Casques Rouges a-t-elle germé ?

NG : J’ai partagé ma carrière d’avocate entre les sujets de défense des droits de l’homme et le droit des affaires. Le secteur des droits de l’homme m’a conduite à parcourir le monde à la recherche d’otages. Les défenseurs des droits de l’homme sont de surcroît attentifs à ce qui peut concerner l’action humanitaire. Dans les années 1995, on se souvient d’un certain nombre de catastrophes dont on voyait les images télévisées. Étaient filmés des humanitaires et des secouristes aux bras croisés. J’avais trouvé cela choquant. On observait la déperdition des moyens dont on disposait pour sauver des vies humaines. Ceci m’avait alors amenée à réfléchir sur la façon d’optimiser les moyens existants pour sauver des vies. L’idée a ainsi germé jusqu’à cette proposition des Casques Rouges qui a obtenu le soutien de Jacques Chirac, lorsqu’il était président de la République, et de Kofi Annan, lorsqu’il était Secrétaire général des Nations Unies. Cette proposition des Casques Rouges à l’ONU a d’ailleurs été admise dans son principe par Kofi Annan. Mais le temps a manqué et ce genre de sujet ne progresse qu’au lendemain de catastrophe. Par la suite, j’ai rencontré en mars 2010, à New York, Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU, en marge d’une conférence des pays donateurs en faveur d’Haïti. Ban Ki-moon a proposé de mettre ce projet à l’étude. Aussi, je suis certaine que cette démarche verra le jour. Toutefois, combien de vies humaines devront encore être perdues avant que l’on trouve un consensus qui me semble pourtant être celui du bon sens.

 

- Pour plus de renseignements : http://www.casques-rouges.org/fr

 

Notes

[1] Après une carrière d’avocate spécialisée dans la défense des droits humains, Nicole Guedj a été secrétaire d’État aux Programmes immobiliers de la Justice en France, puis secrétaire d’État aux Droits des victimes. Elle est également coauteure du Guide des droits des victimes (2005) et de Ressources & Handicap (2006).

[2] Les Casques Rouges sont destinés à s’occuper des victimes de catastrophes naturelles.

[3] Il s’agit de l’Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA).

[4] GUEDJ, Nicole. Pour des Casques Rouges à l’ONU. Paris : Éditions le cherche midi, 2009.

 

 





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